Dossiers de Presse

L’ART DE S’ÉVADER

Visible jusqu’au 4 juillet 2016 au musée de la Nouvelle-Calédonie, l’exposition « Origines » est une promenade culturelle dans les bois. Cette remarquable forêt de totems est issue d’un atelier du SPIP (Service pénitentiaire d’insertion et de probation). Quand les prisonniers du Camp Est se font la belle…. ouvrage !

Le mot collectif n’aura jamais eu autant de sens qu’avec cette exposition. Une foule de bonnes volontés sont à « l’origine » de ce concept si fédérateur, mis en place dès mars 2012. Les institutions, bien sûr, le SPIP, le musée, un intervenant, le sculpteur Francis Lôter, et des détenus volontaires – huit au départ et une douzaine actuellement – ont fait et font vivre cet atelier. Un atelier qui a pris son temps dans un endroit, la prison, où cette quatrième dimension est si importante. Le résultat probant a donc abouti à ces « Origines » qui donnent à voir une production, à sentir un cheminement et à toucher, pas seulement avec la main.

En ces temps troublés, intolérants et violents, on ne peut que préférer entendre le mot sculpture sans y accoler la sortie d’un revolver. Mieux vaut être à ciseaux maniés qu’à couteaux tirés ! Et le collectif « Totem Liberté » illustre parfaitement connaissance et intérêt si indispensables pour l’autre, à l’heure d’une mondialisation des cultures et des rencontres, parfois fortuites, entre différentes populations.

La grande évasion

Tous ces détenus impliqués et appliqués ont cultivé l’art de s’évader légalement par une pratique artistique, une liberté d’expression, dans un périmètre d’enfermement pénible. Certains n’avaient jamais touché un ciseau à bois, d’autres n’avaient jamais pensé en dimensions monumentales, d’autres encore sont venus en curieux d’une possible réinsertion. Et cependant, tous ont fait surgir une figure, un animal, une légende, voire une émotion, de la masse du bois qui les attendait patiemment. Depuis très longtemps pour quelques-uns, coincés dans une vie sans repères.

Evasion du sculpteur qui, par son geste, se libère des contraintes de la vie carcérale – et celle du Camp Est avait une triste réputation – et évasion des formes concrètes, libérées de leur gangue ligneuse. Le temps de la sculpture, du corps à corps avec cette matière naturelle qui résiste, est long. Il permet la réflexion, l’évolution de l’œuvre, l’émulation. Chaque copeau arraché à la masse du bois l’est aussi au temps qui passe, les secondes s’étirent et racontent le présent du détenu (je sculpte, donc je suis !). Pendant la création, sa pensée vagabonde, musarde entre les veines et le passé, qui l’a conduit ici, prend racines. Au fur et à mesure de l’avancement du projet, sa vision d’un futur apaisé et positif se précise. Dedans et dehors se mêlent, les murs des préjugés tombent, les grilles de lecture s’ouvrent. L’œuvre conçue dedans sortira au grand jour et s’évadera la première, en éclaireuse. Son concepteur l’accompagnera plus tard, libéré dans tous les sens du terme, pour en apprécier la mise en scène ou, simplement, pour la terminer – une libération anticipée ayant changé le décor.

Spiritualité et dualité

« Montre-moi ce que tu sculptes et je verrai qui tu es ». Dès l’entrée dans la salle d’exposition, le sens olfactif du visiteur est en éveil. Les senteurs des bois utilisés – où le houp prédomine – imposent un silence serein. Baignant dans une scénographie imposante et un clair obscur travaillé – une lumière discrète offrant encore plus de relief aux entailles –, les vingt œuvres érigées, tels des Moais pascuans, conjuguent la dualité océanienne – haut et bas, masculin et féminin, animal et homme, guerre et paix, mondes visible et invisible, chers à la Mélanésie.

Toutes les sculptures, totems, chambranles – ou appliques –, gardiens, impressionnent par leurs grandes tailles, nous enjoignant à lever la tête et aussi à subir leurs regards forçant le respect. Porteuses de titres emblématiques – « Chrysalide », « Porteur de légende », « Chemin de la vie », « Gardien de la montagne et de la mer », etc. –, les statues originelles et originales célèbrent la culture kanak et sa spiritualité dans son ensemble. Pour apprendre à s’exprimer sans « langue de bois » bien que cet organe soit représenté plusieurs fois. L’homme Kanak est né et est imbriqué dans la nature, il y fait corps blotti dans un tronc, s’emmêlant au lézard fondateur, modelant la barque du passage dans l’Au-delà, réunissant matière et chair, célébrant le tubercule sacré, portant le lutin ou protégé dans le ventre de la femme porteuse de vie – même si le fœtus, à l’instar du prisonnier, ne demande qu’à sortir. La colère du sorcier est tempérée par la sagesse du guerrier, le poulpe, le héron et la tortue montrent des sentiers initiatiques et transmettent le conte. L’homme des origines est végétal, il est écorce, veine et cerne, il s’extirpe des fûts séculaires agrippés au mont Koghi et touche le ciel. Une BD – Bois Didactique – imagée de cases…

Une porte fermée en ouverture

Petit-fils de tailleur de pierre, enraciné dans un terroir de vignobles, Francis Lôter est un homme de transmission, un passeur de gestes ancestraux qui ne pouvait que s’épanouir dans notre pays, si riche en traditions. Ayant fait souche au Vallon Dore, il a porté cet atelier et cette exposition à bout de bras. Si l’on retrouve discrètement, sur quelques œuvres, sa patte de sculpteur, il est présent en ouverture de l’exposition avec, paradoxalement, sa « Porte de l’enfermement ». Une grille, vestige du bagne et symbole d’une détention parfois arbitraire, est encadrée de kohu lisse. Cette porte fonctionne dans les deux sens, étant également ouverture sur l’art. Le ciseau à bois est la clé de sa serrure. Derrière elle, le bois sculpté, transformé, s’évade tous azimuts. Au visiteur de contourner ces barreaux pour pénétrer cette forêt des origines…

Dans le passé, on appelait « bois de justice » la sinistre guillotine, heureusement remisée dans les méandres de l’histoire. Mais, lorsque l’on embrasse du regard tous ces totems « originaux », on peut affirmer que le bois a rendu justice à ce travail d’intégration réussie. Libres à tous les Calédoniens d’aller les côtoyer, de les acheter – un pécule étant octroyé au sculpteur à sa sortie –, de les admirer dans ce parloir muséal. Sur les panneaux présentant chaque sculpteur, l’un d’eux avoue, lors de cet atelier, avoir éprouvé « confort physique et délivrance constructive ». Tout est dit !

Rolross – décembre 2015